Yan Li (ESSEC Asie-Pacifique) : « Open source et big data sont la colonne vertébrale des “smart city” »

News Tank Cities - Paris - Interview n°114980 - Publié le 19/03/2018 à 17:05
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Yan Li, professeur de l’Essec Business School, en Asie - ©  RH

« L’Open Source n’est pas seulement un sujet technologique, c’est aussi un dossier de société, de politique, juridique, marqué par la controverse entre copyleft et copyright. Ce débat n’a jamais vraiment disparu du paysage. Si vous me demandez si la “smart city” est possible sans open source, je répondrai que sans open source la trajectoire des développements de l’IoT Internet of Things - Internet des objets : écosystème des objets connectés à Internet et de l’analyse du big data ne serait pas la même. Toutes ces technologies sont la colonne vertébrale des “smart city” », indique à News Tank le 16/03/2018 Yan Li, professor du « Department of Information Systems, Decision Science and Statistics », vice-doyenne de l’ESSEC Business School Asia Pacific, à Singapour.

« L’Union européenne, à la différence des États-Unis et des gouvernements en Asie, tend à mieux protéger les données à caractère personnel, pour des raisons historiques et de principe. Dans les villes d’Asie et aux États-Unis, les données personnelles peuvent être collectées, stockées et utilisées par les entreprises dans un environnement permissif et pro-business, seulement pour la valeur économique de l’information. C’est plus compliqué pour les entreprises dans les villes européennes, en particulier avec le règlement RGDP en vigueur à partir du 25/05/2018 ».

Yan Li répond aux questions de News Tank.


« Le développement des “smart city” à travers le monde est contrasté »

Quelle est votre définition de la « ville connectée » et de la “smart city”. En quoi ce buzzword est-il concret ?

Le concept de “smart city” est né du programme de développement urbain connecté, de Cisco, promu par la fondation Clinton en 2005 et, par la suite, avec l’initiative « smarter planet » d’IBM en 2008. À l’origine, le concept de “smart city” est étroitement lié à l’utilisation des réseaux, capteurs et données pour rendre les villes plus efficientes, optimisées et soucieuses du bien-être. Puis il a évolué avec l'émergence du développement durable et le principe que les technologies doivent avoir pour objectif la ville durable, du point de vue économique, social et environnemental.

Selon mon collègue Sylvain Rémy, expert de la “smart city” à l’Essec Business School, la définition de la “smart city” est si large qu’elle veut tout et rien dire. Du réseau d’infrastructures pour l'éclairage urbain aux capteurs dans les canalisations, en passant par les voitures d’Uber qui collectent des informations sur les usagers de la routes… Le concept inclut non seulement les infrastructures, mais aussi les usages et la façon dont les élus gouvernent la ville. Nous voyons des cas où des dirigeants utilisent ce terme d’abord pour attirer l’investissement des secteurs publics et privés, pendant que d’autres villes, la transformation apparaît plus concrète et visible. Le développement des “smart city” à travers le monde est contrasté.

Quels sont les points communs et les différences entre l’Asie et l’Europe sur le développement des “smart city” ? Pensez-vous qu’il existe différents modèles, en particulier sur l’utilisation des données personnelles ?

En Asie, les villes nouvelles sont équipées d’origine avec les dernières technologies, sans intervention des autorités locales »

Au regard des développements urbains spécifiques en Asie ou en Europe, ils font face à des opportunités ou des défis qui leur sont propres. En Europe, les villes ont un riche passé, ce qui veut dire qu’elles doivent adapter des infrastructures souvent anciennes à de nouvelles générations de technologies, ce qui ne doit pas empêcher la transformation vers la “smart city”. Dans le même temps, en Asie, les villes nouvelles qui se construisent sont équipées d’origine avec les dernières technologies, sans tenir compte des normes d’un bâti préétabli. Néanmoins, dans certaines villes d’Asie à forte densité, des problèmes de pollution sont prégnants alors qu’en Europe, la gouvernance urbaine met l’accent sur le développement durable. 

Comment analysez-vous la question de la protection des données personnelles, appliquée en Europe ? N’est-ce pas un frein à sa réalisation ?

La vie privée telle que nous l’avons vécue par le passé n’existera plus »

L’Union européenne, à la différence des États-Unis et des gouvernements en Asie, tend à mieux protéger les données à caractère personnel, pour des raisons historiques et de principe. Dans les villes d’Asie et aux États-Unis, les données personnelles peuvent être collectées, stockées et utilisées par les entreprises dans un environnement permissif et pro-business, seulement pour la valeur économique de l’information. C’est plus compliqué pour les entreprises dans les villes européennes, en particulier avec le règlement RGDP en vigueur à partir du 25/05/2018. Si l’on considère les datas comme la matière première du marché de l’information, alors les gouvernements de l’Union européenne doivent admettre que restreindre l’accès aux données personnelles pour leurs ces entreprises va considérablement réduire leurs capacités à être compétitives sur l’un des marchés mondiaux les plus dynamiques. Restreindre l’accès à la data dans l'économie d’aujourd’hui est comme limiter l’usage de la terre dans le domaine agricole ou bloquer les initiatives des manufacturiers à l'ère industrielle. Il y a un compromis à trouver entre, d’un côté, les besoins du marché et le potentiel lié aux données personnelles et, de l’autre, la crainte pour nos libertés, notre intimité et notre sécurité. L’Union européenne doit trouver l'équilibre entre les deux aspects. Comme l’a mentionné Margo Seltzer, « computer scientist » et professeur à Harvard en 2015, la vie privée telle que nous l’avons vécue par le passé n’existera plus. Cette façon de voir la vie privée est morte.

En lien avec vos publications sur le concept d’open sources, comment jugez-vous leur avenir ? Les “smart city” sont-elles possibles sans cet open source ?

Pour répondre à cette question, nous devons nous souvenir de l’Open source Initiative à Palo Alto, en 1998, et du mouvement Free software dans les années 80, qui revendiquaient la liberté d'échanger et de modifier les logiciels, malgré le droit de propriété mis en avant par Microsoft. L’Open Source n’est pas seulement un sujet technologique, c’est aussi un dossier de société, de politique, juridique, marqué par la controverse entre copyleft et copyright. Ce débat n’a jamais vraiment disparu du paysage. Si vous me demandez si la “smart city” est possible sans open source, je répondrai que sans open source la trajectoire des développements de l’IoT et de l’analyse du big data ne serait pas la même. Toutes ces technologies sont la colonne vertébrale des “smart city”. De fait, la plupart des “smart city” en développement utilisent des technologies en open source, en termes de données sélectionnées, archivées et analysées, moyens de communication en temps réel, disponibles sur différentes plateformes.

Transports, commerces… Nombre de secteurs qui structurent l’organisation des villes sont disruptés ou secoués par de nouveaux acteurs. Pensez-vous que les dirigeants doivent intervenir ?

Le mouvement est si puissant que la transformation digitale s’imposera à tous, qu’on le veuille ou non »

Comme je l’ai mentionné lors de mon atelier sur la stratégie de la transformation digitale, beaucoup de personnes considèrent la technologie digitale comme une opportunité, et d’autres la voient comme une menace. Les gouvernants sont divisés sur le sujet. Nous avons vu plusieurs cas de villes et d’entreprises qui ont  voulu résister à la vague du digital, et comment, au final, elles sont restées à la traîne. De mon point de vue, l’important n’est pas de savoir si les élus et gouvernants choisissent ou non d’adhérer à cette transformation digitale, car le le mouvement est si puissant que la transformation s’imposera à tous, dans nos usages quotidiens, qu’on le veuille ou non. Demandez à ma mère de 70 ans, qui vit à Nanjing en Chine, pourquoi elle utilise Wechat Pay (moyen de paiement en ligne, ndlr). Elle vous répondra : « Je n’ai pas le choix dans une ville où l’argent liquide est de moins en moins courant ».

Comment l’intelligence artificielle (IA) peut impacter la vie des citoyens et le devenir des mégalopoles dans le monde, à court et long termes ?

Le chômage causé par l’automatisation et les nouvelles technologies n’est pas nouveau »

C’est un sujet dont je pourrais parler durant deux jours entiers. En général, la vie des habitants et l'évolution des villes seront profondément modifiées par les technologies de l’intelligence artificielle (IA). C’est source de forte anxiété, car elle pose la question de la place de l’humain dans un monde dominé par des intelligences artificielles. Le chômage causé par l’automatisation et les nouvelles technologies n’est pas nouveau. Si nous regardons en arrière, la mécanisation de l’agriculture a fait disparaître des millions d’emplois, ayant généré l’exode rural vers les villes. Plus tard, l’automatisation a poussé les ouvriers hors des usines, appelés à se former sur d’autres missions. Et maintenant, l’intelligence artificielle et les robots proposent des services et des compétences, qui remplacent l’humain. Cette période est-elle différente des précédentes ? Comment, dans le futur, garderons-nous notre place ? Plutôt que d'être pessimiste sur le remplacement de l’homme par la machine, je préfère me référer à ce que disait Elon Musk en 2017 à propos de “l’homme augmenté” (voir les projets de la start-up Neuralink). Des interfaces entre le cerveau humain et l’ordinateur seront nécessaires pour augmenter les capacités de l’homme et concurrencer les machines. Les gens devront devenir des “cyborg” pour s’adapter à un avenir dominé par l’IA. Par conséquent, devrions-nous, homo sapiens, espèce dominante sur terre et citoyens fiers de notre passé, être inquiets de ce mouvement irréversible ou devrions-nous applaudir et anticiper cette perspective en tant que dernière génération de pur humain ? Je choisis cette 2e option.

Yan Li


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Parcours

Essec Business School (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales)
Vice-doyenne (Asie-Pacifique) / Associate Dean of Faculty (Asia-Pacific)

Fiche n° 29511, créée le 19/03/2018 à 14:14 - MàJ le 19/03/2018 à 16:32

Essec Business School (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales)

École supérieure des sciences économiques et commerciales
- 4 campus : France (Cergy, Paris-La Défense), Singapour et Maroc
• Création : 1907
• Nombre d'étudiants : 5 330 en formation initiale de 96 nationalités, 5 000 managers en formation continue
• Effectifs : 158 professeurs permanents de 36 nationalités
• Président : Vincenzo Esposito Vinzi
• Contact : Nicolas Burckel, directeur du pôle Entreprise de l’Essec
• Tél. : 01 34 43 30 00 (Cergy-Pontoise)

Catégorie : (Privé) Enseignement supérieur et formation


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Fiche n° 6790, créée le 19/03/2018 à 14:31 - MàJ le 13/12/2019 à 12:17


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Yan Li, professeur de l’Essec Business School, en Asie - ©  RH