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« Déplacements de populations sans précédent dans l’histoire de l’humanité » (Alain Régnier, préfet)

Paris - Publié le jeudi 7 mai 2020 à 12 h 09 - n° 182627 Quelle place pour l’étranger dans nos villes le jour d’après ? Ces dernières années, la France a accueilli près de 300 000 personnes au titre de la protection internationale, ce que nous appelons des réfugiés. Ils sont majoritairement installés en Ile-de-France et dans nos grandes métropoles. À ce chiffre s’ajoute celui, plus caché, des clandestins qu’ils aient ou non demandés l’asile au titre de la convention de Genève de 1951. Ils sont au moins aussi nombreux que les premiers. Dans ce cas aussi, ils vivent très majoritairement dans la région capitale et les grandes villes. Les premiers ont les mêmes droits que les nationaux, les autres des droits partiels mais pas l’accès au marché de l’emploi et à un logement. Au-delà des chiffres, il s’agit d’êtres humains, d’hommes, de femmes et d’enfants. L’histoire de l’humanité est étroitement associée à celui de la ville, à sa plasticité à accueillir de nouveaux entrants mais aussi à les rejeter, écrit le préfet Alain RégnierAlain Régnier, préfet délégué interministériel chargé de l’accueil et de l’intégration des réfugiés auprès du ministre de l’Intérieur, dans une tribune adressée à News Tank Cities, le 07/05/2020.

Jusqu’à la fin du 19e siècle, des remparts organisaient l’espace en un « intra-muros » et « un extra-muros ». Les populations pauvres et étrangères habitaient très majoritairement à l’extérieur. À Paris, avant la 1e guerre mondiale, ces territoires étaient dénommés « la zone ». Cette séparation physique, plus subtile qu’un rempart, n’empêchait pas bien le passage et l’échange des 2 côtés de ce continuum urbain. La frontière est une construction récente dans l’histoire des Nations. Elle tend à devenir infranchissable.

Depuis l’an 2000, nous avons construit plus de 20 000 km de murs et plus de 270 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont dû fuir leur pays. 90 % de ces migrations sont régionales. L’ère de l’anthropocène, dans laquelle nous sommes entrés, provoque des désordres graves qui fracturent les continents, accroissent les inégalités et causent des déplacements de population sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Voici la tribune d’Alain Régnier.
Alain Régnier, préfet délégué interministériel chargé de l'accueil et de l'intégration des réfugiés - © D.R.
Alain Régnier, préfet délégué interministériel chargé de l'accueil et de l'intégration des réfugiés - © D.R.

L’histoire de l’humanité est associée à celui de la ville, à sa plasticité à accueillir de nouveaux entrants

Quelle place pour l’étranger dans nos villes le jour d’après ? Ces dernières années la France a accueilli près de 300 000 personnes au titre de la protection internationale, ce que nous appelons des réfugiés. Ils sont majoritairement installés en Ile-de-France et dans nos grandes métropoles. À ce chiffre s’ajoute celui plus caché des clandestins qu’ils aient ou non demandés l’asile au titre de la convention de Genève de 1951. Ils sont au moins aussi nombreux que les premiers. Dans ce cas aussi, ils vivent très majoritairement dans la région capitale et les grandes villes. Les premiers ont les mêmes droits que les nationaux, les autres des droits partiels mais pas l’accès au marché de l’emploi ni à un logement.

Au-delà des chiffres, il s’agit d’êtres humains, d’hommes, de femmes et d’enfants. L’histoire de l’humanité est étroitement associée à celui de la ville, à sa plasticité à accueillir de nouveaux entrants mais aussi à les rejeter. Jusqu’à la fin du 19e siècle, des remparts organisaient l’espace en un « intra-muros » et « un extra-muros ».Les populations pauvres et étrangères habitaient très majoritairement à l’extérieur. A Paris, avant la première guerre mondiale, ces territoires étaient dénommés « la zone ». Cette séparation physique, plus subtile qu’un rempart, n’empêchait pas bien le passage et l’échange des 2 côtés du continuum urbain.

Nous avons construit plus de 20 000 km de murs 

La frontière est une construction récente dans l’histoire des Nations. Elle tend à devenir infranchissable. Depuis l’an 2000, nous avons construit plus de 20 000 km de murs et plus de 270 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont dû fuir leur pays. 90 % de ces migrations sont régionales. L’ère de l’anthropocène, dans laquelle nous sommes entrés, provoque des désordres graves qui fracturent les continents, accroissent les inégalités et provoquent des déplacements de population sans précédent dans l’histoire de l’humanité. La libre circulation des hommes, posée dans la déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1949, n’est plus qu’un vœu pieux.

Bien que les pays développés ne représentent que quelque pourcent de ces mouvements migratoires, les frontières se referment, le droit international et le multilatéralisme issus de la 2e guerre mondiale sont remis en cause. Le droit n’est plus un cadre, il devient contingent et instable. Le Pacte mondiale, adopté le 17/12/2018 par les Nations Unies, a été rejeté par une vingtaine d’États dont les 2/3 du continent européen. Ce Pacte pose le caractère durable des migrations humaines et a l’ambition de les organiser. En France, Marine Le Pen a qualifié ce Pacte, pourtant juridiquement non contraignant, de « pacte avec le diable ».

Dans l’Union européenne, la crise sanitaire ne fait que rendre encore plus aiguë l’incapacité de dégager une approche commune pour faire face au défi migratoire. Pourtant crise sanitaire et crise migratoire sont intimement liées. Quelques jours avant le confinement du continent européen, le Premier ministre turc met en place un chantage vis-à-vis des dirigeants européens. Il organise l’arrivée massive de migrants présents à l’intérieur de la Turquie vers la frontière grecque. Des scènes dramatiques d’affrontements entre migrants et policiers grecs font la une des médias. Plus de 40 000 migrants vivent en Grèce dans les bidonvilles à ciel ouvert, nous n’avons que peu d’informations de la situation sanitaire de ces migrants à la frontière grecque.

 Des changements porteurs d’espoir

La mesure la plus plébiscitée par les Européens pour vaincre le coronavirus est la fermeture des frontières étatiques, autour de 80 % des sondés. Et pourtant nos systèmes de santé ne fonctionneraient pas sans l’apport de professionnels de santé étrangers. Dans de nombreux petits hôpitaux, le maintien des services d’urgence est dépendant de l’accueil de médecins réfugiés. Paradoxe que les Français feraient bien de méditer.

Que seraient de même la recherche, la culture, le sport de notre pays sans les échanges internationaux ? L’accueil doit demeurer une valeur cardinale de l’Europe. Que serait l’activité économique de la France sans les 90 millions de touristes qui la visitent ? Le repli et la fermeture des frontières, déjà à l’œuvre avant le virus, pourraient rapidement devenir létal pour nos sociétés s’il venait à être érigé en norme absolu. Rien ne permet de dire que nous ne sortirons pas de ce cercle vicieux. Il apparaît depuis quelques années et sur tous les continents, des changements porteurs d’espoir. J’en vois au moins trois :

  • l’émergence des cités monde,
  • l’ouverture des entreprises,
  • l’apparition d’une nouvelle citoyenneté.

Ces dernières décennies sont marqués par l’émergence de mégapoles puissantes au niveau planétaire. Elles doivent relever des défis considérables dans tous les domaines mais notamment en termes de logement durable car elles concentrent les plus grands bidonvilles de la planète. On estime qu’un milliard d’hommes vivent dans ces lieux périphériques où la densité peut atteindre 20 fois ce qu’elle est à Paris. La population de ces méga-bidonvilles est jeune et souvent étrangère, de l’intérieur du pays mais aussi des migrants venus chercher un avenir. Bien évidemment, la question de la sécurité sanitaire est récurrente, encore plus en période de pandémie.

Les mégapoles prennent conscience de leur puissance

Peu organisées, ces mégapoles ont pris conscience peu à peu de leur capacité à agir en propre, à s’ériger en sujet politique propre, susceptible d’entrer en dialogue avec les États et les organisations internationales. La crise financière de 2008 et la montée de la question climatique ont permis la constitution du C40, réseau de grandes mégapoles autour de la mise en œuvre des accords mondiaux pour le climat. Les membres de ce réseau, aux États-Unis, se sont opposés à la position du Gouvernement américain et ont indiqué qu’elles entendaient poursuivre la mise en œuvre de l’accord de Paris.

Ces mégapoles prennent conscience de leur puissance et il est certain que nous ne sommes qu’au début d’un processus de partage du pouvoir avec les États. Au niveau européen, s’est constitué en 2019 l’European metroplitan authorities (EMA), réseau ambitionne d’être un acteur de la transition écologique et un laboratoire de lutte contre toutes les formes d’inégalités. Dans ce cadre, la question des migrations est présente.

Bien qu’à une échelle non comparable des mégapoles, les grandes villes européennes sont confrontées à la question du sans-abrisme, des squats et de la réapparition de bidonvilles. À Paris, plus de 3 000 sans-abri ont été recensés au début 2020. Des bidonvilles, qui dépassent souvent le millier de personnes, se forment régulièrement au nord de la capitale et en Seine-Saint-Denis. Une grande majorité de ces sans-abri et des habitants de ces bidonvilles sont des migrants. On retrouve cette situation dans les grandes villes françaises, par centaines de personnes.

Création de l’association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita)

En France aussi, des villes et plus largement des collectivités locales s’engagent pour l’accueil. A l’initiative du maire de Grande-Synthe, l’association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita) a été créée il y a 2 ans. Elle regroupe une trentaine de collectivités autour des valeurs de l’accueil. C’est pour le moment modeste mais l’initiative mérite d’être suivie.

L’entreprise a été longtemps absente des enjeux de société, dans les années 2000, la lutte contre les discriminations a été mise en avant et promue. La question de l’intégration des réfugiés est devenue un engagement affirmé des entreprises. Plusieurs éléments ont contribué à cette évolution, d’une part la crise de 2008 et d’autre part un besoin de main d’œuvre avéré dans des sociétés européennes vieillissantes.

La crise de 2008 a mis en avant la question du sens de la mondialisation. C’est devenu un enjeu de management et pour les grandes entreprises une nécessité. La responsabilité sociale de l’entreprise est désormais reconnue par la loi, les salariés deviennent exigeant en la matière. Par ailleurs, le départ avéré des baby-boomers change la donne et de nombreuses entreprises affichent des tensions de recrutement. Ainsi les réfugiés et plus largement les migrants légaux sont recherchés pour leur disponibilité et leur motivation. On pourrait citer de nombreuses initiatives à l’international, souvent porté par des hommes ou des femmes réfugiés devenus des grands patrons. Ainsi Hamdi Ulukaya, Pdg de Chobani, fabricants de yogourts les plus vendus aux États-Unis, a réussi à mobiliser les plus grandes entreprises mondiales au sein de sa fondation TENT pour favoriser l’accès à l’emploi des réfugiés dans le monde

La mobilisation des entreprises est réelle

En France, la mobilisation des entreprises est réelle. Elle exprime soit directement par des recrutements en interne soit par l’intermédiaire de l’action des fondations qui soutiennent l’innovation sociale et l’engagement citoyen. On peut citer, parmi beaucoup d’autres, pour des recrutements directs chez BNP Paribas, Michelin, Veolia, Lactalys et Humando…

Pour les fondations d’entreprise, on peut mettre en avant l’action de Fondation Generali pour le soutien d’incubateurs, la Fondation SNCF pour son engagement dans le train de la solidarité avec le HCR et la délégation interministérielle à l’accueil et l’intégration des réfugiés et la Fondation SFR pour ses actions en matière de lutte contre la fracture numérique. Toutes ces évolutions dans l’engagement des entreprises sont cependant suspendues au redémarrage de l’économie post-Covid et à la situation du marché de l’emploi dans les prochains mois ou années.

Enfin, la société civile n’est pas absente des débats de l’après. Cependant, force est de constater que les ONG et autres organisations intermédiaires peinent à trouver leur place dans le débat public. Comme les gouvernements, elles sont considérées comme faisant partie de l’ordre établi. Elles n’ont pas su ses dernières années innover en matière de plaidoyer et d’actions innovantes. Ce jugement est, bien sûr, à nuancer notamment dans la promotion d’initiatives autour du pouvoir d’agir. Les grandes ONGONGOrganisation non gouvernementale sont fragilisées dans leurs ressources, étant souvent trop dépendantes des financements publics, en net recul ces dernières années. Ce recul relatif des ONG et des corps intermédiaires a laissé une place pour de nouvelles formes d’engagement citoyen. Elles marquent également une rupture dans le sens où elles ne se formalisent que rarement dans la création d’une association sous la loi de 1901, au moins au début du projet. Ce nouveau pouvoir citoyen ne veut pas être encadré. Il montre a minima une méfiance vis-à-vis des organisations non gouvernementales existantes.

 À deux échelles, dans la proximité et dans l’universalisme

Ces nouvelles initiatives citoyennes se déploient au moins à deux échelles, dans la proximité et dans l’universalisme. En proximité, il s’agit de faire vivre une fraternité d’entourage envers les sans-abri, les migrants et les personnes défavorisées au sens large du terme. On a vu en 2015 plusieurs initiatives pour les migrants, j’en citerai 2, Singa et Wintegreate, promouvant l’accueil citoyen et l’accès à l’emploi.

Au niveau mondial, les jeunes du monde sont engagés dans le combat pour le climat et la préservation de la planète, je citerai Extension-Rébellion qui a pris une réelle ampleur avant le Covid. Ces changements dans les formes de l’engagement citoyen préfigurent les nouvelles formes d’une démocratie plus horizontale dans laquelle le citoyen est un acteur central du changement et du progrès. Dans ce nouveau monde, les institutions n’ont plus le monopole du bien commun, elles doivent le partager avec le citoyen dans un dialogue permanent. Il nous faut réinventer les théories du pouvoir telles qu’elles ont été pensées au 18e siècle. Le terme de gouvernance, que je n’aime pas, devrait être la base des nouveaux termes de la régulation démocratique.

La France a sans doute une place singulière dans ce réveil de la conscience démocratique. Dans le nouveau monde qui se dessine, l’étranger n’est pas une menace, c’est une chance. Le mouvement de l’histoire est irréversible, on ne reviendra pas en arrière. Inutile de perdre son temps à ressasser, c’était mieux avant. Inutile d’avoir peur, de rester dans sa tranchée en espérant que les balles ne passent pas. De nouveaux rebelles sont devant, en avant-garde. Créons les conditions d’un débat qui éclaire sur les chances et les opportunités qu’offrent ces mutations pour construire un monde plus juste et plus fraternel.

Rubrique animée par Jean-Luc Berho

Rubrique animée par Jean-Luc Berho

La rubrique est dirigée par Jean-Luc Berho (berhoji@laposte.net), créateur des Entretiens d’Inxauseta sur le logement et l’habitat, qui auront lieu le 28/08/2020 à Bunus (Pyrénées-Atlantiques), et président de la Coopérative de l’immobilier, à Toulouse.

La rubrique a vocation à mettre en exergue des avis experts sur le logement, la politique de la ville, l’urbanisme et l’aménagement des territoires, en France et à l’international.

Alain Régnier

Fiche n° 39443, créée le 07/05/20 à 11:46 - MàJ le 07/05/20 à 12:02

Alain Régnier



Parcours Depuis Jusqu'à
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Préfet interministériel, chargé de l'accueil et de l'intégration des réfugiés Janvier 2018 Aujourd'hui
Janvier 2018 Aujourd'hui
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Préfet 1990 à 2017
1990 2017


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Fin
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