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Commerce et « dark stores » : faire respecter le plan local d’urbanisme (S. Jacotot, Ville de Bordeaux)

News Tank Cities - Bordeaux - Tribune n°264267 - Publié le 19/09/2022 à 10:30
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Sandrine Jacotot, adjointe au maire de Bordeaux depuis 2020 - ©  D.R.

Les « magasins fantômes » se sont présentés en 2020. On annonçait le salariat des livreurs, un modèle de ruche, l’ADN vertueux du vélo, un recrutement de 2 500 à 3 000 emplois, dans les années à venir, et même la promotion des commerçants de proximité et des partenariats avec des associations locales. Mais ce message contrastait avec la mise en avant de l’instantanéité, de la vitesse, d’un développement express de start-ups licornes, rappelant les impacts sur nos villes des activités d’Amazon, d’Uber ou de Deliveroo, avec des marges importantes prises aux restaurateurs locaux et des conditions de travail fortement dégradées pour les livreurs. Une nouvelle fois, les villes se trouvaient être le terrain de jeu d’une grande course de vitesse à la position dominante sur le marché des livraisons instantanées, écrit Sandrine Jacotot Adjointe au maire en charge des commerces, des marchés et des animations de proximité @ Ville de Bordeaux
, adjointe au maire de Bordeaux en charge des commerces, des marchés et des animations de proximité, dans une tribune adressée à News Tank le 16/09/2022.

Qu’il y ait un point de retrait ou non, la classification des locaux en entrepôt plutôt qu’en local commercial doit permettre de mieux réguler l’implantation de ces activités et de faire respecter le Plan local d’urbanisme (PLU Plan local d’urbanisme ), même si cela n’épuise pas toutes les distorsions de concurrence par rapport au commerce de proximité, en matière de fiscalité par exemple.

Face à des phénomènes nouveaux, rapides et non régulés, le dialogue et l’union entre élus des villes de France est hautement bénéfique. Nous continuons à travailler autour de ce sujet et nous élargirons notre réflexion et nos demandes concernant une fiscalité équitable pour l’ensemble des acteurs. Nous gardons toute notre attention à la préservation d’un développement économique respectueux des lois et opérant une concurrence loyale.

Voici la tribune de Sandrine Jacotot.


Les villes et leurs habitants souhaitent-ils être alimentés par des magasins fantômes ?

Durant la traversée de la crise Covid-19, les entreprises ont dû se réinventer. Les économistes ont même souligné que nous avions subi une accélération de près de 20 ans. La crise Covid-19 a contribué à la mise en évidence de la digitalisation des commerçants, afin d’amortir l’impact sur leur activité. De nombreuses collectivités ont cherché à renforcer leur visibilité et faciliter la vente en ligne via des marketplaces, pour la survie de leurs commerçants, quand des grands groupes de la logistique comme Amazon, ou de la grande distribution, affichaient des résultats records.

Des services dédiés aux commerçants, se sont créés rapidement autour d’applications numériques et de marketplaces pour multiplier les offres promotionnelles. Pour des acteurs que nous peinions à identifier à ce moment-là, la multiplication des commandes par internet auprès de nos librairies indépendantes ou de nos restaurateurs a été interprétée comme un signe de maturité d’un marché à cueillir au cœur des villes : celui de la commande et de la livraison instantanées.

Ces acteurs ont visé les cœurs de métropole dans un contexte de dynamisme du centre-ville de Bordeaux, mais aussi de vigilance de la part des acteurs du commerce local.

Conjuguer essor économique avec ambition écologique

À l’issue de la crise sanitaire, au cœur du Sud-Ouest et de sa belle gastronomie locale, Bordeaux affichait brillamment un taux de seulement 4,2 % de vacance commerciale. Cette activité confortée a permis à la ville de remporter pour la première fois en 2021 le palmarès des quartiers les plus dynamiques des métropoles françaises (étude réalisée par My Traffic et l’Institut des Hautes Études des Métropoles). Encourageants, ces résultats nous ont aussi incités à aiguiser notre vigilance et à tenter de canaliser les nombreux porteurs de projets commerciaux afin de préserver la qualité et la diversité de l’offre commerciale de centre-ville, de conjuguer essor économique avec ambition écologique, partage du domaine public et quiétude des riverains.

Préserver les qualité et diversité de l’offre commerciale de centre-ville »

La résilience de nos commerçants de proximité fut largement commentée. À Bordeaux, s’ils semblent être devenus des athlètes de haut niveau, après la traversée des manifestations des gilets jaunes, la crise sanitaire, et désormais la crise géopolitique, ils n’en sont pas moins des femmes et des hommes qui parfois ne se salarient pas, ou très peu. Ils gardent le sourire pour chacun de leur client. Mais ils sont épuisés et ne peuvent appréhender et analyser l’ensemble des facteurs économiques qui les entourent.

La prise de pouls est donc permanente avec l’aide de nos partenaires : les chambres consulaires, les syndicats professionnels, les présidents d’associations de commerçants et d’artisans. Nos feuilles de route se coordonnent afin d’assurer une cohérence constante de nos actions entre services économiques de la Métropole et communes, et une manageuse du commerce est dédiée à la ville de Bordeaux.

Éviter le mono-commerce

Nous rencontrons régulièrement les professionnels de l’immobilier pour dresser des diagnostics économiques et défendre les 60 000 emplois qui découlent de nos 7 800 commerçants dont 70 % d’indépendants. Nous avions déjà sanctuarisé le secteur remarquable de Bordeaux, en interdisant toute mutation de nos commerces traditionnels en bars ou en restaurants, pour éviter le mono-commerce, la ville étant déjà très riche de ces activités, ainsi que la sanctuarisation de certaines rues commerçantes, où les locaux ne peuvent être vendus à des sociétés de services.

S’il a fallu attendre la crise géopolitique et ses conséquences pour que la sobriété énergétique devienne un leitmotiv gouvernemental, nous avions déjà engagé les efforts dès le début de la mandature. La résilience alimentaire, l’économie circulaire, le zéro déchet, la sobriété dans la gestion des ressources naturelles, les mutations économiques, l’ESS Économie sociale et solidaire - entreprises organisées, coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement et les activités sont fondés sur la solidarité et l’utilité sociale , sont des délégations importantes de la Ville de Bordeaux. Elles sont très transverses avec celle du commerce de proximité. Les entreprises se doivent de répondre aux attentes des consommateurs, de plus en plus soucieux de l’impact environnemental de leur choix de consommation.

Course de vitesse à la position dominante

C’est dans ce contexte que les « magasins fantômes » se sont présentés en 2020. On annonçait le salariat des livreurs, un modèle de ruche, l’ADN vertueux du vélo, un recrutement de 2 500 à 3 000 emplois, dans les années à venir, et même la promotion des commerçants de proximité et des partenariats avec des associations locales. Mais ce message contrastait déjà avec la mise en avant de l’instantanéité, de la vitesse, d’un développement express de start-ups licornes, rappelant les impacts sur nos villes des activités d’Amazon, d’Uber ou de Deliveroo, avec des marges importantes prises aux restaurateurs locaux et des conditions de travail fortement dégradées pour les livreurs. Une nouvelle fois, les villes se trouvaient être le terrain de jeu d’une grande course de vitesse à la position dominante sur le marché des livraisons instantanées. À grands renforts de communication auprès des consommateurs, mais le plus discrètement possible à l’égard des collectivités locales.

Les « dark stores » ont vite fait de contourner des réglementations »

Ces activités nécessitent « seulement » des espaces de stockage et de traitement des commandes pour organiser des livraisons ultrarapides dans un rayon d’environ 2 kilomètres. Après quelques semaines, les riverains ont vite oublié la promesse de quiétude des livraisons à vélo et ont été confrontés aux livraisons désorganisées de poids lourds tôt le matin, de stationnements intempestifs sur les trottoirs et espaces publics. Ces « dark stores » ont vite fait de contourner des réglementations telles que l’ouverture dominicale ou la vente d’alcool après 22 h en livrant 7jours/7 de 7 h à minuit. Et de poser, en plus de la précarité des salariés, des questions sur la surutilisation des espaces publics ou des infrastructures cyclables.

Quels impacts pour le petit commerce de détail et les restaurants ? De janvier à mars 2022, la baisse de chiffre d’affaires était de 30 % en moyenne pour nos restaurateurs bordelais. Le télétravail ne suffit pas à expliquer ces chiffres. On peut soupçonner l’impact des « dark kitchen », pas toutes recensées dans la ville. La question essentielle est donc celle de l’identification de ces « dark sortes » et « dark kitchens » afin de les sortir de l’ombre dans laquelle ils souhaitent se camoufler et éviter tout cadrage restrictif.

Lettre à l’attention d’Élisabeth Borne

La 1e étape pour sortir ce phénomène de l’ombre a été, dès septembre 2021, d’organiser le dialogue avec des représentants des commerces qui, tout en percevant le danger, n’avaient pas de connaissance précise de ces activités de quick-commerce. Représentants des Chambres consulaires de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH Union des métiers et des industries de l’hôtellerie ), d’associations de commerçants ont pu dresser un diagnostic de notre commerce de proximité, et pointer les risques d’une implantation dérégulée de ces nouveaux acteurs de l’ombre, notamment lors des Assises du commerce organisées par le Gouvernement.

La 2e étape a été de tenter de clarifier la nature d’activité des « dark stores » et « dark kitchen » en matière d’urbanisme. Via l’Association des Maires de France, les villes ont demandé l’adaptation des outils juridiques à leur disposition. Cet été, le premier projet de décret et d’arrêté apporté par le Gouvernement proposait le statut de local commercial à tous les « dark stores » ajoutant un point de retrait ouvert au public.

Cela a immédiatement fait réagir le maire de Bordeaux et de neuf autres villes, qui à travers une lettre à l’attention d’Élisabeth Borne ont signifié leur opposition et leur souhait de trouver une autre définition pour ces magasins fantômes.

Classification des locaux en entrepôt plutôt qu’en local commercial

Le 06/08/2022, Olivier Klein, ministre délégué à la Ville et au logement, et Olivia Grégoire, ministre déléguée chargée des Petites et moyennes entreprises du commerce, de l’artisanat et du tourisme recevaient en réunion de consultation les élus des villes concernées afin de trouver un accord sur la définition de ces magasins fantômes. Qu’il y ait un point de retrait ou non, la classification des locaux en entrepôt plutôt qu’en local commercial doit permettre de mieux réguler l’implantation de ces activités et de faire respecter le plan local d’urbanisme (PLU Plan local d’urbanisme ), même si cela n’épuise pas toutes les distorsions de concurrence par rapport au commerce de proximité, en matière de fiscalité par exemple.

Fiscalité équitable pour l’ensemble des acteurs »

Face à des phénomènes nouveaux, rapides et non régulés, le dialogue et l’union entre élus des villes de France est hautement bénéfique. Nous continuons à travailler autour de ce sujet et nous élargirons notre réflexion et nos demandes, concernant une fiscalité équitable pour l’ensemble des acteurs. Nous gardons toute notre attention à la préservation d’un développement économique respectueux des lois et opérant une concurrence loyale.

Le commerce digital n’est pas un gros mot

Même si le combat pour la conquête des consommateurs en ligne est largement engagé depuis plusieurs années, le commerce traditionnel a le pouvoir du relationnel, si précieux à la lumière des périodes de confinement. La boulangère s’enquière de la santé de ses clients les plus fragiles. Chacun prend soin de l’un et de l’autre, en apaisant la ville.

Sensibilisons les consommateurs, sur le pouvoir de leurs achats »

Le commerce digital n’est pas un gros mot, mais il doit être régulé. Il est urgent d’optimiser l’organisation logistique pour nos petits commerçants, de communiquer auprès des consommateurs, et d’exploiter au mieux les synergies entre le virtuel et le physique. Sensibilisons les consommateurs, sur le pouvoir de leurs achats. Leur carte bleue peut être une arme destructrice ou un outil de construction. Comme Michel Serres, j’ai une très grande confiance dans la génération mutante qu’il appelait tendrement Poucette, pour sa dextérité à communiquer avec les pouces. Parfois, les entreprises qu’ils créent peuvent être de très belles histoires, souvent issues de combats.

Comme ces anciens livreurs Deliveroo ou Uber, qui ont créé deux entreprises de livraisons dans notre ville. La première, « Les coursiers bordelais » sous forme de coopérative, l’autre d’une structure plus classique, Pick Up Courrier qui affiche très largement ses engagements éthiques. Ce sont ces jeunes qu’il faut aider, et financer. Les investisseurs doivent miser les milliards sur les entreprises qui véhiculent du respect. Tout le monde en sortira gagnant.

La rubrique est dirigée par Jean-Baptiste Gernet (jbgernet@gmail.com), expert-formateur à l’Académie des mobilités actives (mobilites-actives.fr). Il a été adjoint au maire de Strasbourg et élu de l’Eurométropole de Strasbourg de 2014 à 2020, en charge des mobilités actives, de la logistique urbaine, de la vie fluviale et de l’économie sociale et solidaire. Il a conduit la réforme de la logistique urbaine entrée en vigueur en septembre 2018, et initié le partenariat entre Strasbourg et Voies Navigables de France. En 2017, il a piloté le groupe de travail « mobilités actives » des Assises nationales de la mobilité, et remis à la ministre des Transports Élisabeth Borne un rapport préparatoire aux travaux de la loi d’orientation des mobilités. La rubrique a vocation à mettre en exergue des avis experts sur la logistique urbaine et l’immobilier multi-fonctionnel, les zones à faibles émissions, les espaces publics et leur régulation (voirie, stationnement, place de l’eau…) en faveur des solutions décarbonées.

Sandrine Jacotot


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Parcours

Ville de Bordeaux
Adjointe au maire en charge des commerces, des marchés et des animations de proximité
Entre Deux Vins Bordeaux
Présidente
Hôtel des Vagues
Directrice de restaurant

Fiche n° 47261, créée le 18/09/2022 à 20:50 - MàJ le 19/09/2022 à 10:18

Ville de Bordeaux

Préfecture située dans le département de la Gironde en région Nouvelle-Aquitaine
Population : 260 958 habitants
Superficie : 49,36 km²
Intercommunalité : Bordeaux Métropole
Maire : Pierre Hurmic, depuis juin 2020
Adjoint au logement : Stéphane Pfeiffer
Adjoint à l’urbanisme : Bernard L. Blanc
Budget primitif 2022  : 537 M€ (dont 160 M€ d’investissements)
Tél. : 05 56 10 20 30

Contact


Catégorie : Collectivités


Adresse du siège

Place Pey Berland
33000 Bordeaux France


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Fiche n° 8354, créée le 11/03/2019 à 11:12 - MàJ le 19/07/2022 à 13:02

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