20 ans de débats sur le logement : ce que disent vraiment les Entretiens d’Inxauseta (François Rochon)
20 ans de débats, 20 ans d’analyses recueillies dans les Actes et la crise du logement n’est pas résolue. Cette persistance n’est pas un aveu d’échec des Entretiens : elle est la preuve de la difficulté structurelle du sujet. Le logement souffre de ce que j’appelle « la malédiction économique de la marchandise impossible ». Il est à la fois un besoin fondamental, un bien de marché, un patrimoine familial, un outil de politique sociale et un matériau de la ville. Superposer politique sociale et gestion urbaine reste le défi central et aucune loi seule, aucun plan de relance seul, n’y répond, écrit François Rochon, urbaniste spécialiste du logement, dans une tribune adressée à News Tank le 04/06/2026.
Les Entretiens d’Inxauseta fonctionnent comme un théâtre de la démocratie exigeante et sans le 4e mur parce que les spectateurs sont tous à l’intérieur. Experts, professionnels, élus et citoyens avertis y siègent à égalité, sur les mêmes chaises en plastique blanc, autour de tables rondes où personne ne préside d’autorité. Le ministre du Logement y vient chaque année, quasi constamment depuis l’origine, non pour décréter mais pour débattre. Le fait est rare.
Depuis 2005, dans un petit village de montagne du Pays basque, une poignée de bénévoles et de professionnels du logement se retrouvent chaque année autour d’une même question : comment débattre vraiment de la politique du logement, loin des grands-messes institutionnelles ? Pendant 20 ans, les Entretiens d’Inxauseta ont accumulé près de 1 000 pages d’Actes. Dans un livre incluant un long reportage photographique, une analyse statistique des textes révèle, derrière la diversité des sujets, une identité forte et une trajectoire qui méritent d’être déchiffrées.
Voici la tribune de François Rochon.
Ce que les Entretiens d’Inxauseta disent vraiment
Depuis 2005, dans un petit village de montagne du Pays basque, une poignée de bénévoles et de professionnels du logement se retrouvent chaque année, fin août, autour d’une même question : comment débattre vraiment de la politique du logement, loin des grands-messes institutionnelles ? Pendant 20 ans, ces Entretiens d’Inxauseta ont accumulé près de mille pages d’Actes. Dans un livre incluant un long reportage photographique, une analyse statistique des textes révèle, derrière la diversité des sujets, une identité forte et une trajectoire qui méritent d’être déchiffrées.
Un lieu improbable, une question inépuisableJe suis arrivé à Bunus (Pyrénées-Atlantiques) pour la première fois en 2017 avec une tente sous le bras et une galette charentaise comme seul passeport… J’avais entendu parler de ces entretiens six ans plus tôt, à Aubagne, où Jean-Luc Berho
Président @ Les Entretiens d’Inxauseta (rendez-vous annuel sur le logement) • Président @ Soliha Pays Basque • Directeur Analyses Débats et Tribunes Cities @ News Tank (NTN) • Président @ Supastera…
avait conclu deux journées de débat sur le logement avec l’invitation de continuer le travail « dans son petit village du Pays basque ». Ce qui m’avait frappé chez cet homme, c’était la conjonction rare d’une fermeté sur les idées et d’une ouverture au dialogue, doublé de la certitude quasi provocatrice que quelque chose se jouait à Bunus qui ne se joue pas ailleurs.
Il le fallut une dizaine d’années, patiemment, pour saisir ce quelque chose et finalement le résumer sous deux facettes. La première par l’image, muni de mon appareil photo avec un objectif de 50 mm, dans un reportage sur l’édition 2025 et surtout sa préparation. La seconde par l’analyse statistique des actes, 17 éditions, 20 ans, près de 1 000 pages, qui fournit la démonstration sur le fond. Les images et les mots des entretiens forment ainsi un portrait de groupe dont les lignes de force restent stables, même quand les problématiques changent, même quand les ministres et les bénévoles se succèdent, mais dont le mouvement lent traduit aussi l’air du temps qui change.
Ce que les mots révèlent : une dialectique fondamentale
L’analyse textuelle, par la méthode de classification hiérarchique descendante, fait émerger quatre grandes thématiques transversales, dont deux concentrent à elles seules 70 % du contenu des Actes. D’un côté, les termes « ménage » et « loyer » ; de l’autre, à volume égal, « politique » et « loi », décomposition instructive en soi. Pendant 20 ans, au moment où le débat public généraliste sur le logement oscillait entre les chiffres de la construction, la rentabilité des investisseurs et les performances du bilan thermique, les Entretiens d’Inxauseta ont maintenu une boussole différente : celle des ménages face à leur loyer, et du politique face à sa responsabilité. Une approche de la question du logement comme problème politique pour les ménages, suffisamment général pour recourir à la loi, suffisamment concret pour rester ancré dans le quotidien des habitants.
Les deux autres thématiques, chacune représentant environ 15 % du corpus, complètent ce tableau : d’un côté la « ville » et la référence « basque » ; de l’autre les « jeunes » et les « salariés ». Les deux registres dessinent une sensibilité particulière : le logement n’est jamais une abstraction, il est toujours situé géographiquement et incarné dans des trajectoires de vie avec une attention spéciale aux plus vulnérables.
Une originalité discrète mais réelle
Cette structure sous-jacente des discours se démarque du débat public dominant, ce qui en fait précisément l’intérêt. L’agenda politique de ces 20 dernières années a été marqué par le droit opposable au logement, la « France des propriétaires », les réformes de la rénovation thermique, les débats sur la régulation des loyers… Inxauseta n’ignore aucun de ces sujets, mais les aborde depuis une perspective qui veut se rapprocher davantage des habitants et des territoires.
Comparés aux travaux sur les politiques du logement, les Entretiens s’avèrent certes moins conceptuels, mais plus directement interpellateurs du politique. Comparés aux démarches propositionnelles, comme les « Rencontres nationales du logement et de l’habitat » des années 2011-2015, ils restent plus ouverts, plus délibératifs, moins orientés vers un programme d’action défini à l’avance. Ils occupent un espace spécifique : celui d’acteurs engagés de la société civile qui interrogent le politique, sans nécessairement endosser le rôle de concepteurs de la politique.
Une trajectoire sur 20 ans : de la citoyenneté au secteur
Mais le plus important dans cette analyse statistique est qu’elle dévoile un mouvement sur deux décennies, une trajectoire qui évolue d’une « approche citoyenne » vers une « approche sectorielle », en passant par des temps d’exploration et de spécialisation. Ce glissement doit nous interpeller sur la vitalité du débat démocratique et la façon de lui redonner de l’oxygène.
Les premières années, celles du lancement, posent le logement comme une grande question nationale articulée à la diversité des situations locales, avec une forte préoccupation sociale. Les années intermédiaires introduisent des éléments de technique financière, d’exploration sociétale, d’engagement prospectif. Enfin, les années plus récentes, en revanche, sont marquées par une forme de « dépolitisation » : les figures des habitants s’effacent, le marché immobilier prend une tournure patrimoniale, la logique économique domine, le maire reste le seul recours local.
Ce mouvement résonne douloureusement avec ce que ma génération a vécu. Celle de ceux qui sont entrés dans la vie professionnelle avec la crise de 2008, au moment où les prix de l’immobilier s’envolaient et où l’idéal de propriété devenait de plus en plus inaccessible, où l’héritage pesait toujours davantage. Il en ressort, à titre personnel, parfois, une certaine lassitude à continuer de suivre les discours publics, qui se répètent sans débouchés à la hauteur des enjeux et les Actes d’Inxauseta en témoignent à leur manière. Le grand sujet de société qu’est le logement s’est atrophié.
Ce que le tivoli vide symbolise
Parallèlement, en dépouillant mes photographies après l’édition 2025, une image s’est imposée à moi comme symbole : le grand tivoli vide, juste installé devant la maison de Bunus, avant que n’arrivent les participants. Ce chapiteau éphémère, ses lourdes bâches plastiques transformées en drapés par le noir et blanc de l’image photographique, dit quelque chose d’essentiel sur ce qui se joue dans ce lieu.
Les Entretiens d’Inxauseta fonctionnent comme un théâtre de la démocratie exigeante et sans le quatrième mur, parce que les spectateurs sont tous à l’intérieur. Experts, professionnels, élus et citoyens avertis y siègent à égalité, sur les mêmes chaises en plastique blanc, autour de tables rondes où personne ne préside d’autorité. Le ministre du Logement y vient chaque année, quasi constamment depuis les origines, non pour décréter mais pour débattre. Le fait est rare, précieux.
La force de la démarche tient ainsi à une apparente contradiction : elle est locale et nationale, artisanale et rigoureuse, éphémère et durable. Bunus n’est pas un hasard, mais un choix. Venir là oblige, à se déplacer, à s’éloigner des habitudes professionnelles, à se confronter à un territoire concret où la question du logement se pose en termes de résidences secondaires et de centres-bourgs vidés, de montagne et de côte touristique. L’ancrage local est une condition de la clarté du regard.
La malédiction économique de la marchandise impossible
20 ans de débats, 20 ans d’Actes, et la crise du logement n’est pas résolue. Cette persistance n’est pas un aveu d’échec des Entretiens : elle est la preuve de la difficulté structurelle du sujet. Le logement souffre de ce que j’appelle « la malédiction économique de la marchandise impossible » : il est à la fois un besoin fondamental, un bien de marché, un patrimoine familial, un outil de politique sociale et un matériau de la ville. Superposer politique sociale et gestion urbaine reste le défi central et aucune loi seule, aucun plan de relance seul, n’y répond.
Les Entretiens d’Inxauseta ont réussi, au fil de leurs éditions, à maintenir vivant un espace où la complexité est traitée sans simplisme partisan ni technocratie aveugle, même s’il reste très difficile de contrer la pente glissante de la « dépolitisation » qui fragilise le débat républicain. C’est pourquoi ce micro espace-temps de débat est précieux. Il mérite d’être reconnu pour ce qu’il est : non pas un colloque de plus, mais, à nouveau dans un élégant paradoxe, une institution-informelle, au service de la démocratie du logement. C’est pourquoi, il nous faut y retourner avec la conviction renouvelée qu’une montagne traversée en révèle toujours une plus grande. Et l’espoir têtu qu’il y a cependant tout son sens à en décrire le sommet.
Chargé de mission @ Union pour l’Habitat Social de Normandie (UHS Normandie)
, Visages d’Inxauseta, l’habitat en débats, préface de Jean-Luc Berho, Le Sas-culture, septembre 2026, 240p, 25€ (disponible dès à présent sur demande).
Rubrique est dirigée par Jean-Luc Berho
La rubrique est dirigée par Jean-Luc Berho (berhoji@laposte.net), créateur des Entretiens d’Inxauseta, événement annuel dédié aux politiques du logement et de l’habitat. La prochaine édition, le 28/08/2026 à Bunus (Pyrénées-Atlantiques), sera dédiée à l’élection présidentielle de 2027. Jean-Luc Berho est président de Soliha Pays basque, président du conseil de surveillance de la Coopérative de l’immobilier à Toulouse, administrateur de l’association Aurore, administrateur d’Espacité et membre du Conseil national de l’habitat. La rubrique a vocation à mettre en exergue des avis experts sur l’accès au logement, le parcours résidentiel, la politique de la ville, l’urbanisme et l’aménagement des territoires, en France et à l’international.

