L’optimisme constructif exige de substituer à la morale l’intelligence pragmatique des flux (K. Lebsir)
Les vagues de chaleur qui traversent le pays ne relèvent plus de la simple chronique météorologique. Elles agissent comme un analyseur macroéconomique brut. À l’instar des confinements en 2020, l’asphyxie thermique nous impose un miroir inconfortable. Face aux forêts qui consument nos horizons et à des villes devenues invivables, la question de la responsabilité ne peut plus être dissoute dans le flot continu de l’information spectaculaire, écrit Karima Lebsir
Cofondatrice @ Cycle Zéro
, architecte, fondatrice de Cycle Zéro à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), dans une tribune adressée à News Tank le 30/07/2026.
Récemment, la polémique médiatique déclenchée par un animateur affirmant l’universalité de la souffrance estivale a révélé un profond quiproquo sémantique. Prétendre que la canicule frappe uniformément est une contre-vérité logistique. L’espace urbain contemporain s’est structuré autour d’une partition invisible mais implacable : celle de l’Ancien Régime thermique.
La pure déploration morale ou le romantisme révolutionnaire de la table rase s’avèrent inopérants. L’architecte sait qu’on ne refroidit pas une atmosphère en coupant des têtes, mais en reconfigurant les circuits de matière. L’optimisme constructif exige de substituer à la morale l’intelligence pragmatique des flux.
La contre-infrastructure que nous devons bâtir repose sur le piratage des outils technologiques actuels. Si la finance spéculative a su concevoir des algorithmes prédictifs pour optimiser la circulation des flux abstraits de capitaux, le rôle du fondateur est de détourner ces technologies pour cartographier le réel.
Voici la tribune de Karima Lebsir en vue des Entretiens d’Inxauseta à Bunus (Pyrénées-Atlantiques) le 28/08/2026.
L’Ancien Régime thermique : de la fatalité climatique à l’architecture de la servitude
Les vagues de chaleur qui traversent le pays ne relèvent plus de la simple chronique météorologique. Elles agissent comme un analyseur macroéconomique brut. À l’instar des confinements de l’année 2020, l’asphyxie thermique nous impose un miroir inconfortable, réveillant nos angoisses structurelles et révélant nos fractures les plus profondes. Face aux forêts qui consument nos horizons et à des villes devenues invivables, la question de la responsabilité ne peut plus être dissoute dans le flot continu de l’information spectaculaire.
On nous annonce ce désastre depuis 30, 40 ou 50 ans. En 2003 déjà, la sidération nationale avait accouché de grands élans oratoires. 23 ans plus tard, le constat physique est inchangé, mais le traitement politique s’est radicalisé dans l’impasse.
L’historien François Hartog a un mot pour ce mal : « le présentisme », ce régime d’historicité où l’urgence permanente interdit de voir qu’un problème vieux de 20 ans n’est pas un accident, mais un système qui fonctionne exactement comme prévu. Pour comprendre pourquoi le système demeure immobile face à l’urgence, il faut appliquer l’œil de l’architecte aux fondations mêmes de notre modèle de répartition.
Cour et Tiers-État climatique : l’hérédité du confort
Récemment, la polémique médiatique déclenchée par un animateur affirmant l’universalité de la souffrance estivale a révélé un profond quiproquo sémantique. Prétendre que la canicule frappe uniformément est une contre-vérité logistique. L’espace urbain contemporain s’est structuré autour d’une partition invisible mais implacable : celle de l’Ancien Régime thermique.
Nous ne faisons pas face à une crise de transition, mais à un modèle néo-féodal où le capital liquide s’est fossilisé dans le foncier. David Ricardo l’avait théorisé dès le XIXᵉ siècle : “la rente est le prélèvement que s’octroie celui qui possède une ressource rare, sans avoir à produire quoi que ce soit pour la mériter.” Aujourd’hui, ce mécanisme porte un chiffre : selon France Stratégie, la part du patrimoine hérité dans la richesse nationale a doublé en 50 ans pour atteindre 60 %. Un Français sur deux ne touchera jamais d’héritage. Le patrimoine est redevenu le sang bleu de notre siècle.
Cette nouvelle aristocratie ne vit pas la crise géologique : elle la gère à distance. Pour elle, la surchauffe est une variable ajustable par le marché. L’exil en jet privé, la climatisation posée sans y penser, le repli derrière les murs d’un domaine protégé loin du bitume qui cuit. Ce n’est pas du confort, c’est ce que Thorstein Veblen appelait la “consommation ostentatoire” : le climat maîtrisé devient un signe de rang, pas un besoin vital.
Le Tiers-État thermiqueÀ l’inverse, pour le Tiers-État thermique, la matérialité du monde se rappelle à lui par la contrainte des corps. Ce Tiers-État thermique est composé des locataires des immeubles anciens ou insalubres, des aînés confinés dans des Ehpad Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes sous-dotés, des malades au sein d’hôpitaux en surchauffe et des détenus dans des prisons surpeuplées. Lorsque la température extérieure dépasse les seuils de tolérance biologique, les grandes cités de France voient leurs habitants réduits à dormir sur le bitume ou dans l’habitacle de leur voiture. L’injustice a changé de nature : elle ne se mesure plus seulement à l’écart des revenus, mais au droit fondamental à la régulation thermique de son propre abri. Bourdieu l’aurait résumé sans détour : “le capital ne fait pas que reproduire l’argent, il reproduit qui a le droit de respirer tranquille.”
Briques de la servitude financière et écran de fumée algorithmique
L’erreur majeure du discours libéral dominant est de culpabiliser les masses en les dépeignant comme dépendantes par choix ou par paresse d’une économie carbonée. C’est omettre la structure des infrastructures quotidiennes. Le recours à la voiture individuelle ou à l’alimentation industrielle mondialisée ne relève pas du loisir récréatif. C’est une obligation cinétique dictée par l’étalement urbain et la métropolisation.
Chaque individu est enserré dans ce que l’on doit nommer les « briques de la servitude » : un échafaudage de crédits contraints (pour le véhicule, le logement passoire, les biens de première nécessité) destinés à aliéner le temps de travail au profit d’un système bancaire hypertrophié. Plus le citoyen s’endette pour maintenir sa subsistance, plus il consolide le capital de ceux-là mêmes qui pilotent l’infrastructure extractive.
Des écrans de fumée algorithmiquesPour maintenir cet équilibre intenable, les appareils de communication dominants déploient des écrans de fumée algorithmiques particulièrement performants. C’est ce que Bruno Patino qualifie de civilisation du “poisson rouge” : une économie de l’attention conçue pour capter, hacher et réduire notre capacité de focalisation à 9 secondes, à peine plus qu’un cyprinidé dans son bocal. Guy Debord décrivait “La société du Spectacle” ; Patino en livre le moteur névrotique contemporain. Nos cerveaux, surexposés aux flux continus et aux dynamiques de polarisation numérique, sont méthodiquement détournés du réel. Les paniques identitaires et les bruits de fond sociétaux sont agités comme des diversions structurelles. L’objectif est limpide : empêcher la convergence des colères en fragmentant la perception du réel.
Pendant ce temps, le mécanisme des vases communicants s’accélère. Depuis la suppression de l’ISF Impôt sur la fortune et la réforme de la fiscalité du capital en 2017, la compression du pouvoir d’achat populaire cohabite avec l’augmentation continue des grands patrimoines. L’État, dont la fonction d’après-guerre était d’ériger un bouclier social face aux appétits du marché, s’est dépossédé de ses propres prérogatives. Les budgets publics sont mis sous perfusion pour des structures corporatistes dépendantes des flux mondiaux, laissant les infrastructures collectives à l’abandon.
Pour une intelligence pragmatique des flux
Face à ce diagnostic clinique, la pure déploration morale ou le romantisme révolutionnaire de la table rase s’avèrent inopérants. L’architecte sait qu’on ne refroidit pas une atmosphère en coupant des têtes, mais en reconfigurant les circuits de matière. L’optimisme constructif exige de substituer à la morale l’intelligence pragmatique des flux.
Le paradoxe de notre industrie est saisissant. Tandis que les populations étouffent dans des passoires thermiques par manque de moyens financiers, le secteur du bâtiment génère chaque année près de 224 millions de tonnes de déchets. Soit 69 % de la production totale de détritus du pays. Des volumes phénoménaux de plaques de plâtre, d’isolants performants et de menuiseries double vitrage sont envoyés quotidiennement en benne lors d’opérations de curage tertiaire ou de rénovations de prestige. Il n’y a pas de déchet en soi, il n’y a que des ruptures de parcours logistiques.
Ingénierie du réemploi et logistique du Don
La contre-infrastructure que nous devons bâtir repose sur le piratage des outils technologiques actuels. Si la finance spéculative a su concevoir des algorithmes prédictifs pour optimiser la circulation des flux abstraits de capitaux, le rôle du fondateur est de détourner ces technologies pour cartographier le réel. En coulant l’analyse des données de chantiers dans des matrices paramétrables, il devient possible de synchroniser en flux tendus les gisements de matériaux disponibles et les besoins urgents de réhabilitation populaire.
Désescalade de la dépendance vis-à-vis des marchés mondialisésCette transition doit s’incarner dans le modèle économique du Don. Le don libre et sans frais de la matière n’est pas un élan de charité naïve ; c’est une décision d’ingénierie systémique. Il libère instantanément les matériaux des coûts prohibitifs de stockage et des taxes d’enfouissement qui paralysent le réemploi traditionnel. En redistribuant gratuitement ces ressources aux structures collectives, écoles, hôpitaux, HLM, Ehpad Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes , nous initions une désescalade de la dépendance vis-à-vis des marchés mondialisés.
Ce combat ne se mènera pas depuis l’extérieur d’un système imperméable, mais depuis ses entrailles. Les ingénieurs, chefs de chantier, conducteurs de travaux et responsables développement durable des majors du BTP ne sont pas les exécutants aveugles du capital extractif. Ils incarnent des acteurs écartelés entre leur fonction professionnelle au sein de la machine et leur condition réelle d’existence. Par leur vie quotidienne, leurs angoisses thermiques et leur confrontation directe au gaspillage, ils appartiennent de fait au Tiers-État climatique.
Lorsque septembre 2026 viendra, et que des familles se retrouveront privées de toit, la solidarité ne sera pas un slogan. La souffrance physique de la canicule a ceci de redoutable pour les dominants qu’elle réveille la nécessité de la transmission et de l’entraide immédiate. Elle unifie le tissu social par-delà les clivages artificiels. Face à une Cour thermique qui refuse de freiner son modèle extractif, l’autonomie matérielle et spatiale est la seule sécession praticable. Nous connaissons l’état d’insalubrité de l’édifice ; il nous appartient désormais d’en rebâtir la charpente.
Rubrique dirigée par Jean-Luc Berho
La rubrique est dirigée par Jean-Luc Berho
Président @ Les Entretiens d’Inxauseta (rendez-vous annuel sur le logement) • Président @ Soliha Pays Basque • Directeur Analyses Débats et Tribunes Cities @ News Tank (NTN) • Président @ Supastera…
(berhoji@laposte.net), créateur des Entretiens d’Inxauseta, événement annuel dédié aux politiques du logement et de l’habitat. La prochaine édition, le 28/08/2026 à Bunus (Pyrénées-Atlantiques), sera dédiée à l’élection présidentielle de 2027. Jean-Luc Berho est président de Soliha Pays basque, président du conseil de surveillance de la Coopérative de l’immobilier à Toulouse, administrateur de l’association Aurore, administrateur d’Espacité et membre du Conseil national de l’habitat. La rubrique a vocation à mettre en exergue des avis experts sur l’accès au logement, le parcours résidentiel, la politique de la ville, l’urbanisme et l’aménagement des territoires, en France et à l’international.
Parcours
Cofondatrice
Chargée de projet
Architecte
Architecte HMONP
Établissement & diplôme
Architecte
Dipômée
Fiche n° 51298, créée le 05/04/2024 à 07:39 - MàJ le 31/07/2026 à 16:16

